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chapitre III 1ère partie : Anzieu, Castarède et Lecourt



III. Psycholinguistes et psychophonéticiens :

 

C’est ici que des concepts psycholinguistiques et psychophonétiques méritent d’être éclairés et sont utiles à nous faire réfléchir les pratiques bioénergétiques :

 

- D. Anzieu (1987) et Cie :

 

Marie-France Castarède (1987) et Edith Lecourt (1983, 1987), psychanalystes et cliniciennes spécialisées dans les approches sonores et vocales, sont aussi deux des personnalités proches de D. Anzieu à avoir contribué à la promotion de l’étude du langage [1], avec l’objectif de concevoir une psycholinguistique qui cherche à préciser les conditions prélangagières de développement ou encore le soubassement émotionnel à ce langage.

 

Prenant appui sur leurs études, je relèverai deux ordres d’observations : les premières relatives au développement psychosensoriel de l’enfant par le son ; les deuxièmes, relatives aux métaphores souvent inappropriées à l’ordre sonore qu’elles sont sensées indiquer.

 

* Le développement psychosensoriel par le son :

 

Dans son livre "la voix et ses sortilèges", M.F. Castarède, montre combien le babytalk de la mère à l’enfant constitue un bain sonore essentiel non seulement à fonder sa capacité langagière, mais aussi à fonder sa capacité de jeu dont la voix reste "toujours la métaphore dans toute relation" . La voix est décrite par elle comme le phénomène transitionnel typique et permanent de la vie humaine. Ce en quoi elle reprend aussi une idée de D.Vasse cité en exergue de cet article.

 

Les observations de l’enfant en circuit fermé avec sa mère dans ce babytalk où l’un répond à l’autre dans une même "bulle" sonore, induit cette indifférenciation psychique, cette fusion dans laquelle ils baignent tous les deux. La mère elle-même est stimulée par son enfant à prendre un ton bien plus élevé que celui de sa voix normale : une voix ralentie, qui "palatise", qui imite l’enfant. Elle joue de sa voix quasi à son insu en se réinvestissant elle-même dans cette inclusion imaginaire. C’est ce jeu, dit l’auteur, qui induit la possibilité de l’enfant de s’écouter et se réécouter lalaliser, en circuit fermé avec lui-même, et de se ramener ainsi une mère chantante, parlante, vivante bien qu’imaginaire.

 

Reproduire ces jeux vocaux qui contribuent au développement sensorimoteur et psychocognitif, c’est essentiel à l’intégration du Moi. Quand s’inscrivent sur fond de vocalisation les phonèmes de la langue qu’il aura à parler pour accéder à cet état d’être humain reconnu socialement, quand il imite et introjecte ces codes sociaux, l’enfant intériorise suivant les répétitions et rerépétitions, suivant ces présentations et représentations qu’indiquent PIAGET et WALLON dans leurs théories, ces schèmes d’activités qui lui permettront d’accéder à d’autres actions idéomotrices et à devenir créatif.

 

E. Lecourt a quant à elle indiqué comment les "enveloppes sonores" de l’enfant contribuent à constituer l’élément fondamental de construction et d’organisation de sa personnalité. Elle souligne plus clairement que M.F.Castarède comment les caractéristiques du son, réfèrent immédiatement à l’imaginaire et comment ce son et l’audition de sa propre voix et de celle de l’autre ne pourront prendre sens que parce que d’autres sensorialités sont appellées en même temps. Pour elle, le bain sonore dans lequel se développe l’enfant, n’est pas seulement lié à l’interaction maternelle, mais aussi au bain sonore familial qui préfigure les polyphonies sociales, les jeux interactionnels dans lesquels tout individu doit s’inscrire.

 

Ces deux auteurs mettent donc en évidence combien le son et la voix sont un premier organisateur de la personnalité, qui sans doute se développe en même temps que d’autres sensorialités, mais précède nettement la vision, et la capacité de préhension ou de déplacement de l’enfant. L’ordre du sonore, cela a été dit, relève de l’inclusion. On ne peut se fermer au sonore donc à la voix que par un acte volontaire ou réflexe d’éloignement. Encore faut-il pouvoir s’éloigner. L’intrusion sonore peut donc être extrèmement destructrice.

 

S’entendre soi, entendre l’autre, en symphonie ou en cacophonie, favorise la capacité d’écoute de l’autre mais favorise aussi le développement d’une "oreille intérieure" : la capacité à s’entendre dire des choses, à s’entendre articuler des mots.

 

* "miroir sonore", "écholalie", "bain sonore" "enveloppe sonore", autant de métaphores d’un monde sonore...

 

Une controverse terminologique a par ailleurs lieu à propos d’un certain nombre de "métaphores" érigées en concepts : "miroir sonore", "écholalie", "bain sonore" "enveloppe sonore" qui, par la réflexion que leur sémantique appelle, demandent des précisions.

 

Marie-France Castarède dont j’ai dit qu’elle souligne l’importance de la voix de la mère faisant résonance au babil, au "délire de la langue de l’enfant", parle de "miroir sonore", reprenant le concept de miroir à la théorie lacanienne.

 

Edith Lecourt, elle, montre que ce concept de "miroir sonore" est une métaphore contestable puisqu’il réfère à l’ordre de la vision une réalité d’ordre sonore. Elle lui préfère le concept-métaphore de "bain sonore". En effet dit-elle, l’ordre du sonore, parce qu’il précède le moment bien spécifique de la constitution du moi dans le stade du miroir, oblige à réfléchir des moments bien plus précoces de résonance du milieu au babil de l’enfant, résonance répétons-le qui donne des structures présignifiantes à cet enfant, du fait de l’environnement dans lequel il baigne.

 

La métaphore du "bain" appelle une signifiance supposant la concomittance d’une expérience sensorielle de "portage"(holding) et de contact par le toucher et la manipulation (handling), et de contenance qui va contribuer à l’organisation de l’expérience sonore et permettre de parler d’"enveloppe sonore" comme une des enveloppes psychiques. Cette expérience, ajoute cet auteur, permet l’ébauche du sens du rapport extérieur/intérieur du fait des bruits que le nourrisson produit au moment de la succion : la sensation de sa bouche comme contenant s’associe à son propre bruit et en même temps à la sensation bien agréable de "boire". Il boit sa mère, il boit ses sons...

 

Sans cet effet de portage et cet effet de parexcitation, c’est une "écholalie" que peut vivre le nourrisson. Or, si l’on rend compte de la métaphore reprise au mythe malheureux d’Echo, cette expérience écholalique est nécessairement désastreuse pour la constitution du Moi.

 

En effet, reprenant à nouveau le sens porté par le mythe d’Echo, Edith Lecourt rappelle comment pour avoir détourné l’attention de Héra en un moment où Zeus séduisait une autre nymphe, Echo est condamnée par la déesse à répéter les mots de ses interlocuteurs sans aucune créativité propre, dans un psyttachisme destructeur.

 

Ce mythe qui d’ailleurs a son pendant dans les mythes de Narcisse mais aussi de Pan, se réfère typiquement, du point de vue de la psychanalyse, au processus primaire.

 

Il attire l’attention sur le fait qu’il ne suffit pas d’avoir en face de soi une mère, un interlocuteur, qui vous fait simplement "écho", pour se construire et s’investir précisément en tant que Sujet. L’écho au sens strict, se perd dans le hasard de l’espace. Il n’apporte aucune structuration de sens dans ce qu’il renvoie. Au contraire, il tend à réfracter des "morceaux", des "parcelles" de sons, sans référence à un contexte organisateur, validant.

 

Pour cette raison, le concept d’"écho sonore" que l’on serait tenté d’utiliser pour remplacer celui de "miroir sonore" ne peut être utile. Il rejoint plutôt une réalité pathologique, un risque, une menace pour le nourrisson référé au hasard d’un espace creux, aux parois lointaines et froides qui se contentent de réfracter, répéter (mal) des mots sans en répercuter le contexte et le sens. La mère "suffisamment bonne", comme la qualifie Winnicott, offre plutôt à l’enfant une présence concrète qui contient et donne sens à ce qu’il exprime vocalement ; elle l’autorise ainsi à se ressentir et s’identifier au gré de ses expérimentations sensorielles, dont celle du miroir.

   


[1] hors le seul monde des linguistes souvent rationalistes dans l’esprit de de Saussure

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